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Déserter

Il y a une scène. Quelque part dessus, un pupitre. Sur lui un micro. Le parquet a cette allure de celui sur lequel on va glisser. D’autant plus dans ce contexte, avec le type de chaussures qu’on porte, et parce qu’il ne faut surtout pas tomber. Trop de monde les yeux braqués sur soi, trop de projecteurs pour éclairer la chute, trop sûr que l’on ne s’en relèverait pas. Au fond : des marches, une petite estrade de plus, l’accès aux coulisses. En haut, un écran qui prévient : discours Lola Keraron. Ici on ne doit pas aimer les surprises. On va peut-être être déçu. On c’est un millier de personnes assises dans les jolis fauteuils disposés en trois arcs de cercle, dont deux aux balcons. On c’est des parents, des proches, venus féliciter celui ou celle de leur clan qui ce soir obtient un diplôme. De ceux qui valent cher. On est près des Champs-Elysées, on est venu en voisins.

Et donc, Lola. La voici qui entre. On ne la décrit pas parce qu’on s’en fout. Elle n’est pas venue parader. Elle est venue à la tribune. Elle est venue et avec elle d’autres. Ils s’agglutinent autour du pupitre. Ils croisent les bras, s’attrapent les mains derrière le dos, agrippent un coude, cherchent quoi faire de ce corps exposé qui pourtant n’a rien demandé. Ce ne sont pas des orateurs. Ce ne sont pas des tribuns. Or ils parlent.

Ils disent ne pas être fiers. Ils disent ne pas mériter. Ils disent que cette formation les pousse à participer aux ravages sociaux et écologiques en cours. Ils ne semblent pas aimer ça.

Ces ravages, ils ne les voient pas comme des enjeux ou des défis auxquels ils devraient trouver des solutions. Ils ne voient pas les sciences et techniques comme neutres et apolitiques. Ils dénoncent la guerre menée au vivant et à la paysannerie par l’agro-industrie.

Est-ce le micro qui grésille ou la salle qui devient fébrile quand ils disent que l’innovation technologique et les start-up ne sauveront rien d’autre que le capitalisme ?

Les applaudissements sont timides et résonnent platement dans un parterre qui ne sait pas quoi faire.

Certains se demandent peut-être s’ils sont dans la bonne salle.

Sur scène ils sont toujours huit et suivent le fil d’un papier plié en quatre sans se soucier de la perplexité ambiante. Ils insistent.

Ne croient ni au « développement durable », ni à la « croissance verte », ni à la « transition écologique ». Parlent de se débarrasser de l’ordre social dominant. Égrènent les objectifs de leur formation en des termes que leur école n’utilisera probablement pas sur ses dépliants. Listent les postes auxquels ils pourront accéder et leurs conséquences : asservir les agriculteurs, causer des cancers, servir de caution aux pollueurs.

Expliquent que choisir ces jobs, c’est nuire, et servir les intérêts de quelques-uns. Déplorent que seuls ces débouchés leur aient été présentés. Que le reste ait été oublié. Peut-être même, pire, passé sous silence.

Ils ont douté et ont cherché par eux même. Trouvé des diplômés qui ont choisi d’autres voies. Qui expérimentent d’autres modes de vie, qui se réapproprient des savoirs et des savoir-faire. Qui luttent. 

Des gens qui ont déserté. Qui par ce geste inspirent.

Alors ils s’avancent, un par un, une par une, se penchent vers le micro.

J’habite depuis deux ans à la zad de Notre-Dame-des-Landes où je fais de l’agriculture collective et vivrière, entre autres choses.
Moi je suis en cours d’installation en apiculture dans le Dauphiné.
J’ai rejoint le mouvement Les Soulèvements de la terre pour lutter contre l’accaparement des terres agricoles et leur bétonisation partout en France.
Je vis à la montagne, j’ai fait un boulot saisonnier et je me lance dans le dessin.
On s’installe en collectif dans le Tarn sur une ferme Terre de Liens avec un paysan boulanger, des brasseurs et des arboriculteurs.
Je m’engage contre le nucléaire près de Bure.
Je me forme aujourd’hui pour m’installer demain et travailler de mes mains.

Sous les applaudissements. Mais un applaudissement, c’est comme un vote, on ne sait pas ce qu’il approuve. Un applaudissement se noie parmi les autres applaudissements, ne dit pas exactement ce que veut dire celui qui commet le geste. Et donc ne dit rien.

Sur la scène les déserteurs, eux, savent ce qu’ils disent. Ce qu’ils disent les engage. Engage leurs corps. Faisant ce qu’ils font ils se sentent plus forts et plus heureux. 

Suffisamment forts et heureux pour s’adresser sereinement à ceux qui doutent. En voilà un qui réajuste le micro et les appelle toutes et tous.

À vous, qui avez accepté un boulot parce qu’« il faut bien une première expérience ».
À vous, dont les proches travaillent à perpétuer le système, et qui sentez le poids de leur regard sur vos choix professionnels.
À vous, qui, assises derrière un bureau, regardez par la fenêtre en rêvant d’espace et de liberté.
À vous qui prenez le TGV tous les week-ends en quête d’un bien-être jamais trouvé.
À vous qui sentez un malaise monter sans pouvoir le nommer, qui trouvez souvent que ce monde est fou, qui avez envie de faire quelque chose mais ne savez pas trop quoi, ou qui espériez « changer les choses de l’intérieur » et n’y croyez déjà plus.

Vous craignez de faire un pas de côté parce qu’il ne « ferait pas bien » sur votre CV ? De vous éloigner de votre famille et de votre réseau ? De vous priver de la reconnaissance que vous vaudrait une carrière ?
Mais quelle vie voulons-nous ? Un patron cynique ? Un salaire qui permet de prendre l’avion ? Un emprunt sur trente ans pour un pavillon ? Même pas cinq semaines par an pour souffler dans un « gîte insolite » ? Un SUV électrique, un Fairphone et une carte de fidélité à la Biocoop ? Et puis un burnout à 40 ans ?

Applaudissements. On ne revient pas là-dessus.

À la tribune on a pris un peu d’assurance. Vous n’êtes pas seul, disent-ils. Nous avons douté, nous doutons parfois encore. Et voilà qu’ils appellent à ne pas perdre de temps. Surtout, à ne pas laisser filer cette énergie qui bout quelque part en nous. Déserter avant d’être incapables d’autre chose que d’une pseudo-reconversion dans le même travail, mais repeint en vert. Déserter avant d’être coincé par des obligations financières. Déserter et tout simplement refuser de servir ce système. Dire non. Dire merde. Dire débrouillez-vous sans moi.

Ils concluent. Appellent à bifurquer maintenant. À chercher d’autres voies, à construire ses propres chemins. Sont applaudis. Replient leurs papiers en quatre. Se retournent et quittent la scène. Désertent.

Ce jour-là, à la tribune, huit jeunes diplômés d’une grande école ont peut-être trouvé le mot parfait. Déserter. Rationnel, provoquant et poétique. Le mot juste. Simple comme la désobéissance de l’enfant qu’il évoque, fort comme l’engament radical qu’il suscite. Qui sonne comme l’acte émancipateur ultime de l’individu mais résonne comme la promesse de ralliement d’une lutte collective.

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