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Un collège sans classes et sans notes

Après une carrière de professeur des écoles, Bruno Gruyer est devenu en 2012 directeur de l’établissement Notre Dame de Bordeaux. Ne voulant pas se laisser dompter par la grande machine de l’Education Nationale, il a réuni tous les professeurs, un an après son arrivée, pour un séminaire de deux jours. Objectif : trouver une nouvelle façon d’enseigner. Une méthode où l’élève est au cœur du système et où le professeur retrouve le goût de l’enseignement. Le collège sans classe est né.

De la cour de récréation, on peut dire qu’elle n’a rien de révolutionnaire. Bruyante et indisciplinée. Quand vient l’heure de la sonnerie et que les rangs commencent à se former, nous pourrions être dans un collège classique. Comme partout, Sylvain Faussat, le professeur de SVT, met d’ailleurs quelques minutes avant d’obtenir le silence pour commencer à distribuer le contrôle du jour. Sauf qu’ici, aucun barème de points n’apparaît sur les copies. Les élèves ne sont pas notés. « Contrairement à un système classique qui évalue la copie de façon globale, chez nous, c’est chaque compétence qui est acquise, en cours d’acquisition ou non acquise, raconte en chuchotant celui qui est aussi le responsable pédagogique de l’établissement. Cette méthode permet aux élèves de mieux savoir sur quoi ils doivent re-travailler. » Et plus généralement, ne pas mettre de notes permet aussi aux élèves en difficulté d’être moins stigmatisés.

C’est quand la cloche sonne à nouveau que l’on peut se rendre compte de la seconde révolution de ce collège. Tous les élèves partent en cours d’histoire, mais pour certains ce sera la salle B1, pour d’autres la B2 et pour quelques-uns la B3. Et il faut croiser au détour d’un couloir Bruno Gruyer, le directeur, pour avoir l’explication : « Ici, il n’y a pas de 6ème, de 5ème, 4ème ou 3ème. Nos élèves vont dans chaque matière en fonction de leur niveau dans celle-ci. Nous avons supprimé les classes et ainsi le même élève peut suivre le cours de math en niveau 4 et celui de français en niveau 3 ». C’est la clé de ce nouveau système. Les élèves peuvent aller à leur rythme, en fonction de leurs capacités. Et pour atteindre le brevet, il doivent atteindre le niveau 3ème dans suffisamment de matières. Ils bénéficieront alors des cours préparatoires à l’examen.

« Faire bouger les lignes »

« Un an après mon arrivée au poste de directeur, j’ai voulu faire bouger les lignes et j’ai décidé de faire, avec l’ensemble des professeurs, deux jours de séminaire où chacun pouvait proposer ses idées sur la meilleure école pour demain ». C’est comme ça qu’est sorti de terre ce collège sans classe. Même s’il reste « quelques professeurs pas encore conquis », les retours que peut avoir Bruno Gruyer sont « extrêmement positifs ! », que ce soit « des élèves, des parents ou des professeurs ». Pour les enseignants, c’est en effet l’occasion de bénéficier de classes plus homogènes en termes de niveau. Ce que confirme Yanis Guérin, l’un des professeurs d’histoire et géographie du collège. « C’est plus facile pour nous d’enseigner. On est moins tiraillé entre attendre ceux qui ont du retard ou facilité ceux qui comprennent rapidement. Je prends plus de plaisir avec ce système. »

Trois ans après la mise en place de ce dispositif, le directeur observe d’ailleurs que pour la majorité des élèves, le brevet est atteint de manière « classique », en quatre ans. « Ceux qui restent avec nous pendant cinq ans vont mieux le vivre car dans certaines matières ils continuent d’avancer à un rythme normal », ajoute Bruno Gruyer. L’avantage est le même pour les élèves considérés comme surdoué.

À 12 ans, Maxime est arrivé dans ce collège en septembre. Après une année de 6ème marquée par de nombreux dérapages extra-scolaires, ses parents ont entendu parler de cette nouvelle méthode d’enseignement. « Il s’ennuyait dans de nombreuses matières, alors il embêtait les autres », raconte Daniel, son père. Après des tests de rentrée en septembre pour estimer ses compétences, Maxime a intégré certaines matières en niveau 4ème et d’autres en niveau 5ème. « Nous avons eu un rendez- vous avec le directeur pour fixer à Maxime un défi : passer le brevet à la fin de l’année prochaine. » S’il réussit ,il n’aura passé que trois ans au collège. « Ça me plait bien comme idée, je vais tout faire pour essayer de réussir, témoigne-t-il quand on lui demande si ça ne lui fait pas peur. C’est valorisant d’être en classe avec des personnes plus âgées et en même temps ça fait du bien, l’an dernier, en math, je n’arrivais pas à comprendre que la prof soit obligée de répéter plusieurs fois certains exercices pour que les autres comprennent. Cette année c’est moi qui suis obligé de ralentir le cours parfois… »

Tous les ans, l’établissement reçoit des émissaires de l’Education Nationale. Ils viennent vérifier que le niveau des élèves est toujours le même. Selon Bruno Gruyer, « ils sont là aussi pour observer notre démarche et prendre de bonnes idées pour l’école de demain ». En 2016, le collège a reçu l’autorisation de continuer son travail. Il n’est plus en phase de test et l’Education Nationale a définitivement validé son projet. Une raison de plus qui laisse penser que d’autres collèges sans classe pourraient bien voir le jour. En effet, avec la médiatisation dont son initiative fait l’objet, Bruno Gruyer reçoit de plus en plus d’appels d’autres directeurs d’établissement, désireux de reproduire son modèle dans leur collège.